
Par Massinissa Slimani (Montréal - 2012)
C’est par une belle journée ensoleillée, comme à mon habitude, j’aime déambuler dans les rues de Montréal et prendre un bain de foule. Pour ce genre d’activité, je me retrouve inexorablement sur le Plateau Mont-Royal où la ville affiche toutes ses couleurs. Les terrasses sont pleines à craquer, les rues sont bondées et chaque coin ensoleillé est investi de badauds prêts à profiter de chaque rayon. Ce que j’aime par-dessus tout dans cet endroit ce sont les petites boutiques et restaurants de quartier. Les grandes bannières sont plutôt rares ce qui fait contraste avec les grands centres d’achats propres à l’Amérique du Nord. Je retrouve dans ces petits commerces un certain charme et une authenticité que j’apprécie énormément. Au retour de mon épopée, me dirigeant vers ma voiture je passe devant une vitrine relativement étroite. La modeste affiche montre des espadrilles de différentes couleurs sous la bannière « L’Espagne à vos pieds ». Sans m’apercevoir, la curiosité a vite fait de me glisser à l’intérieur. En entrant, je dis à ma femme que ça ne prendra que deux minutes, histoire de voir ce qu’ils offrent comme produit. Les fameuses deux minutes se sont multipliées par vingt. Chez « L’Espagne à vos pieds », on a l’impression que le temps se fige pour laisser place à la découverte et à l’échange. Je suis d’ailleurs surpris de voir dans cette boutique en forme de couloir, une dame qui s’avance vers nous, sourire franc aux lèvres et les bras tendus en notre direction pour nous accueillir. Je me sens presque gêné d’être entré chez elle les mains vides. Cette sensation est pour le moins inhabituelle dans un contexte commercial. D’autant plus en Amérique du Nord. Elle me présente les produits offerts, principalement des espadrilles, mais aussi des produits alimentaires et des articles de cuisine en terre cuite typiquement espagnols. Pendant qu’elle prend le temps de m’expliquer les origines de ces fameuses espadrilles à travers un écran tactile intelligemment encastré dans un mur en planche de bois de grange, j’ai l’impression d’être dans une sorte de musée. D’autant plus que sur cet écran, défilent des photos de la fabrication des espadrilles, d’un village espagnol, le tout sur le site internet d’EspadrilleStore.com. Je vis une situation que je rencontre que pendant mes voyages où je visitais des artisans dans leurs ateliers. À un moment donné, pendant que nous parlions de cuisine espagnole, elle prend la peine d’aller sur son ordinateur, d’imprimer une recette de Paella et de revenir nous l’expliquer dans les moindres détails avec les conseils maison en prime. Je vis réellement un effet « wow ». Je suis littéralement subjugué par l’accueil chaleureux que je viens de recevoir. Quelque instant plus tard, le fils et fondateur de l’entreprise, se présente à moi et je peux affirmer qu’il tient de sa mère. Il m’explique le processus de fabrication de son produit, son origine, sa commercialisation, mais surtout l’âme de son entreprise. Je suis séduit par l’accueil. Je n’ai pas l’impression d’être dans un espadrille store, mais plutôt dans l’espadrille home, car c’est tel des hôtes que les propriétaires nous accueillent et conséquemment tels des invités que nous nous sentons.
Dans le cadre du cours d’entreprendre II, mais surtout pour assouvir ma curiosité personnelle, je décide de m’inviter de nouveau et propose à Diego, le propriétaire, de me consacrer du temps pour lui poser certaines questions. Fidèle à la première impression, il accepte de me recevoir. Le jour de la rencontre, je me suis préparé pour une rencontre formelle, plutôt académique. À ma grande joie, la rencontre se déroule dans l’arrière-boutique qui n’en est pas une en fait. Je m’explique, visuellement cette salle annexée au magasin semble être une extension ouverte et accessible à l’œil du client curieux. Tandis que l’on tend habituellement à cacher le back-store pour ne présenter que le meilleur des étalages, chez « L’Espagne à vos pieds », on peut voir l’entrepôt, les bureaux de travail, la machine à coudre voir même l’atelier photo d’où proviennent les photos du site. C’est à l’image du magasin que Diego me livre son récit entrepreneurial. En effet, il me conte son aventure sans artifice et avec beaucoup de spontanéité. Il le dit lui-même, « on me disait, que je ne réussirais pas en affaire parce que j’étais trop gentil ». Avec beaucoup de sincérité, il m’explique les débuts de son aventure. Bédéiste de formation et polyvalent, il travaille comme directeur de vente auprès d’une boite de distribution de bande dessinée française. Il touche même à la restauration et au service. En somme rien de prévisible au lancement dans l’industrie de la chaussure encore moins de l’espadrille. À un moment donné, ne voulant plus dépendre de son patron, il décide de quitter son emploi. Il m’explique que pas longtemps après, lors de son voyage de noces en Espagne, il retourne au village de son grand-père qui porte son nom (Arnedo). Dans la région, il en profite pour visiter un autre village non loin delà, San Sébastian, où un distributeur d’espadrilles traditionnelles lui donne l’adresse de son fournisseur en déchirant le bout d’une facture. Je ne sais pas si à ce moment-là Diego réalisait que le bout de papier en question était en fait son billet pour l’aventure.
Il s’en suit alors une véritable épopée. De retour à Montréal, il prend contact avec M. Ramón, un artisan de la région à la tête de l’entreprise familiale. Bien que septique au début de recevoir une demande aussi inhabituelle, Ramón accepte néanmoins de lui envoyer quelque échantillons. Il faut dire que le jeune entrepreneur porte un nom de famille (Arnedo) très connu dans la région et est en soi un gage de parole. Partant delà, Diego entame sa démarche entrepreneuriale dans tous ses états.
Je pourrais bien sûr tenter de résumer une rencontre de plus de trois heures sur quelques lignes. Cela dit, je préfère en écrire l’essence de cette rencontre. Bien que le récit est tout aussi intéressant que trépidant. J’invite toute personne désireuse d’apprendre, à aller s’assoir avec Diego. Il est un véritable passionné. Je crois qu’il réussi à donner une âme à son produit. Il le dit lui-même « je traite l’espadrille avec respect ». Cette considération envers son produit confère à ce dernier une personnalité propre. D’ailleurs, il martèle les attributs de l’espadrille autour de son histoire (panache), ses valeurs écologiques et traditionnelles. Cette façon de voir son produit m’inspire dans mes démarches actuelles et futures. En effet, je suis convaincu que pour réussir à faire adhérer un client à une solution d’affaires, il faut l’être soit même. Cette affirmation semble simpliste, mais j’ai moi-même expérimenté une situation inverse. C’est à dire de ne pas être entièrement convaincu de mon produit. Il en découle inexorablement un détachement de l’entrepreneur vis à vis du projet. Cette conviction Diego l’a. À ces débuts, il disait déjà à sa mère que ça allait « cartonner ». Il avait la foi. Ce sentiment difficile à décrire est néanmoins un élément central dans la vision du projet. C’est une faculté qui permet à celui qui y croit d’aller de l’avant et de surmonter les obstacles du parcours entrepreneurial. Les contraintes, Diego en a rencontré. Il attribue plusieurs d’entres elles au manque d’expérience. Entre les erreurs de commande et les arnaques offertes par certaines entreprises, il me raconte ses expériences en toute franchise. Cette façon de s’ouvrir et de débiter les bons coups comme les mauvais est une autre qualité admirable. Dans un monde où l’excellence est le maitre mot, nous avons tendance à voiler les erreurs d’affaires pour laisser place au succès et au parcours parfait. Comme si nous étions accablés par le syndrome d’amnésie sélective. Diego lui, explique dans les moindres détails les erreurs, sans vouloir les justifier, il les vit comme des leçons. Comme si chaque erreur était une occasion d’apprendre.
Un autre aspect qui m’est cher est le côté familial. J’ose dire que la famille est omniprésente dans l’entreprise. Elle est au cœur de l’Espagne à vos pieds. À l’image de la rencontre, pendant que le père est coincé avec moi, la maman est à côté en train de préparer les commandes tandis que le petit dernier Estéban pique un petit somme dans le fond de la boutique. À ce sujet, Diego me confie qu’il veut construire un « roc » pour ses enfants. Cette image très symbolique me laisse croire qu’il a une prédominance de pater familias dans la gouvernance de son entreprise. Il est connu que l’entrepreneur doit négocier entre plusieurs contraintes relatives à son entreprise. Diego pour sa part semble allier avec succès les dimensions familiales et entrepreneuriales. Ce mariage réussi, me laisse envieux d’une telle situation, car comme lui, je n’envisage pas une réussite en affaire aux dépens de l’épanouissement familial.
Les quelques heures passées auprès de celui qui m’était alors qu’un inconnu quelques jours auparavant, m’ont fait découvrir un homme à la fois sincère et profond. J’ai appris auprès de lui à caresser l’image d’un idéal entrepreneurial. Une aventure dans laquelle on peut créer sa destinée, assouvir sa passion tout en étant soi-même. Le tout dans une ambiance conviviale, familiale et candide.
Je tiens à rendre hommage à tous les Diego qui ont la force de croire en leur rêve et de travailler quotidiennement pour le vivre.




Merci pour cette belle lecture, voila une aventure inspirante.
Super article ! Je passerai au magasin cet été, c'est sur !!
Très inspirant Bravo! et bonne route pour la suite de votre aventure...